Walter Georges Henri

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Les mémoires, de Saint-Simon :
portraits Grand style

Les mémoires de Saint-Simon

Les mémoires, Saint-Simon : une analyse concise sous l’angle du portrait, par Walter Georges Henri, auteur de Portraits écrits.

Beau pavé de 1428 pages dans sa version anthologique, en d’autres termes une version conservant les meilleurs passages (soit un sixième de l’intégralité !), Les mémoires de Saint-Simon en imposent. Il serait néanmoins dommage de s’arrêter à leur tonnage. Car Saint-Simon, duc et pair fort actif dans les coulisses du règne de Louis XIV et de la Régence, est un maître en style.

À tel point que la Cour, gravitant autour de son soleil, surgit vivante et tout à fait contemporaine. Très scrupuleux quant à la valeur de sa dignité, les ducs et pairs se plaçant à la suite des princes du sang, Saint-Simon embrasse ce barnum continu d’un œil perçant. Le spectacle est autant dans les scènes décrites par Saint-Simon que dans la manière avec laquelle il les décrit.

Ainsi, la plume virevoltante de Saint-Simon peut tout autant dresser des éloges que s’aiguiser de manière à pourfendre un ennemi. Ses portraits sont des chefs-d’œuvre. Saint-Simon y mêle une connaissance intime de l’âme humaine trempée dans le microcosme versaillais avec une langue qui se renouvelle sans cesse, multipliant les figures et les acrobaties.

Les portraits écrits par Saint-Simon ont Grand style car jamais la phrase ne se laisse dompter. Elle s’élance, bifurque, accumule, repart, comme si le réel lui-même débordait de toute construction trop sage. Un portrait peut tenir en quelques lignes foudroyantes ou s’étirer en une longue spirale où chaque détail (une façon de saluer, un rictus, la coupe d’un habit) finit par révéler l’architecture secrète d’un caractère.

M. le duc d’Orléans, Mme Scarron, le duc de Vendôme et bien d’autres : autant de silhouettes saisies dans leur vérité la plus crue, sans que la férocité du regard n’exclue jamais une certaine jubilation. Saint-Simon prend manifestement plaisir à peindre, y compris lorsqu’il écorche.

Voici l’un des paradoxes de ces Mémoires : une œuvre née du sentiment permanent d’une dignité à défendre, d’une incompréhension face à un ordre des choses qui s’étiole, et qui produit néanmoins ce que la littérature de son époque compte de plus vif et de plus libre. Comme si les passions les moins avouables avaient été, pour Saint-Simon, le meilleur combustible du style.

D’autres plumes renommées, comme Marcel Proust, tinrent en grande estime Les mémoires de Saint-Simon. Difficile en effet d’occulter ce qui constitue une source d’inspiration inépuisable dans l’art du portrait écrit.