Walter Georges Henri

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À la recherche du temps perdu,
un roman de Marcel Proust :
portraits changeants

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À la recherche du temps perdu, Marcel Proust : une analyse concise sous l’angle du portrait, par Walter Georges Henri, auteur de Portraits écrits.

Œuvre monumentale et archi-commentée, À la recherche du temps perdu reste pourtant vue, dans l’imaginaire collectif, par le petit bout de la lorgnette.

La longueur des phrases proustiennes (qui se lisent cependant mieux que bien des phrases courtes), la madeleine, au mieux la lecture scolaire de Un amour de Swann (qui n’est qu’une partie du premier tome) bricolent un modèle réduit et surtout réducteur.

Parmi les domaines où Marcel Proust excelle, l’un m’a toujours particulièrement intéressé : l’art dans l’écriture de portraits.

Les portraits qu’il compose ont pour singularité d’être changeants. Ce que l’on croyait être fidèle à la réalité d’un personnage va, par insinuations ou touches discrètes, parfois brusquement, être remis en cause, bousculé, renversé.

Car chez Proust, un personnage n’est jamais tout à fait celui que l’on croyait avoir saisi. Albertine, que l’on pensait connaître à travers la jalousie du narrateur, se révèle, à mesure que le temps passe et que les voiles se lèvent, un personnage dont chaque nouvelle facette rend la précédente moins certaine. Charlus, dont la prestance hautaine semblait épuiser la définition, se découvre par strates successives, chaque nouvelle couche rendant caduque la précédente sans pour autant l’effacer tout à fait. Saint-Loup, à l’aura façonnée par une jeunesse dorée et une générosité sans calcul, réserve lui aussi ses parts d’ombre et de métamorphose. Même Mme Verdurin, dont le salon et les manières caricaturales paraissaient figer le personnage dans une irrévocable immobilité, se prend à muer.

Ce sont des portraits aux propriétés de palimpsestes, des masques que le temps, les circonstances et le regard des autres ne cessent de superposer les uns aux autres.

Le passage du temps est un rouage essentiel de la technique proustienne du portrait changeant. Le narrateur demande, à la fin du dernier tome, Le temps retrouvé : « D’ailleurs, quels êtres avons-nous connus qui, pour raconter notre amitié avec eux, ne nous obligent à les placer successivement dans tous les sites les plus différents de notre vie ? »

À la fin de son ébouriffante galerie de portraits, Marcel Proust offre un morceau de bravoure, dans une partie initialement sous-titrée Le bal de têtes. Invité à une matinée chez les Guermantes, le narrateur, retiré du monde depuis de longues années, s’accorde une dernière revue d’effectifs. Il observe avec étonnement l’action du temps sur les visages et les corps de personnes qui lui sont familières, ainsi que l’éclosion de nouveaux visages, savants mélanges dont il s’efforce de distinguer les éléments.

Ce passage est le couronnement des nombreux chefs-d’œuvre disséminés tout au long du récit. Il est si captivant que l’on aimerait lire de nouveaux développements, tandis que le roman s’éteint, en même temps que son auteur, quelques pages plus tard.