Walter Georges Henri

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Agathe Charnet (crédit photo : Pierre Morel)

Agathe Charnet : « Il faut changer de regard sur la maladie d’Alzheimer. »

Agathe Charnet est auteure, comédienne, journaliste et co-fondatrice de la Compagnie Avant l’Aube. La pièce Rien ne saurait me manquer l’a placée parmi les autrices et auteurs de théâtre les plus prometteurs de la génération Y.

(Entretien initialement publié dans Les Détails.)

« Agathe, vous vous partagez entre journalisme et théâtre. Comment ces deux métiers interagissent-ils ?

— J’ai suivi des études de journalisme en même temps que j’étudiais le théâtre. Les deux métiers se sont imbriqués et se répondent, même si aujourd’hui le théâtre occupe la majeure partie. Cette interaction me sert surtout lors de l’écriture d’une pièce. À chaque fois que je me lance dans une nouvelle création théâtrale, je pars de l’entretien, ou de l’observation de situation. Autour des thématiques d’une pièce, j’essaie de développer une méthode qui se situe entre l’entretien sociologique, qui est codifié et précis, et l’entretien journalistique, où la parole est plus libre. À partir de la matière obtenue, j’écris, sans que cela devienne toutefois du théâtre documentaire. C’est plutôt une manière de me documenter avant le travail d’écriture.

Par exemple, pour la pièce sur laquelle la Compagnie Avant l’Aube travaille actuellement, Tout sera différent, qui parle notamment de la mémoire de l’immigration algérienne, je me suis entretenue, pendant le confinement, avec une vingtaine de personnes liées à l’Algérie. Leurs histoires ne seront pas dans la pièce, elles constituent une matière qui nourrit mon travail. Le théâtre est un grand luxe, dans un certain sens, car on peut faire ce que l’on veut des histoires qui ont inspiré le texte, tout en en prenant soin, évidemment. Dans le journalisme, il y a bien sûr une rigueur, une déontologie, qui d’ailleurs a d’abord été angoissante pour moi. J’avais peur de mal restituer les informations. Lorsque j’ai créé une série de podcast sur les patients jeunes atteints de la maladie d’Alzheimer (Face à l’oubli, ndlr), j’ai retrouvé la manière avec laquelle on fait plonger l’auditeur dans une histoire, au théâtre. Il y avait aussi un rapport à la voix qui se rapprochait de celui au théâtre.

— Est-ce que cette série d’émissions de podcast consacrée à la maladie d’Alzheimer va trouver un prolongement au théâtre ?

— Justement, la pièce à laquelle la Compagnie Avant l’Aube travaille en ce moment, Tout sera différent, raconte l’histoire d’une jeune femme franco-algérienne, dont la mère a Alzheimer de façon précoce. En se tournant vers la question de l’oubli et de la transmission, elle va explorer la question de la mémoire de l’immigration algérienne. Il y a un parallèle qui s’établit entre Alzheimer et l’Algérie. La pièce est imprégnée par la présence de Alzheimer dans ma vie familiale mais aussi par le travail que j’ai effectué pour créer la série de podcast sur le sujet. Quand on est confronté à la maladie de très près, c’est un sujet qui devient obsessionnel. À mon avis, il continuera à m’irriguer, je ne sais pas encore comment.

Le choix d’une thématique de pièce n’est jamais anodin. Le fondement de Rien ne saurait me manquer, ma première pièce, n’est pas aussi drôle que ce que la pièce dégage dans un premier temps, puisque l’écriture a été habitée par la question du suicide dans la vingtaine. De manière générale, le réel, par sa façon de nous impacter, de nous frapper, est ce qui m’intéresse lors de la création d’une pièce. C’est une manière d’affronter ses peurs, de prendre le taureau par les cornes, et de se rendre compte que ce n’est pas si terrifiant que cela. Dans Tout sera différent, j’interprète une neurologue, et je rejoue des situations auxquelles j’ai été confrontée, de l’autre côté. C’est une manière de conjurer le sort, en quelque sorte.

Je pense qu’il faut changer de regard sur cette maladie. Certes, il s’agit d’une maladie terrible, qui fait extrêmement peur. J’ai plusieurs fois entendu : « Si j’ai Alzheimer, je me tue. » Mais l’objet du podcast était de donner la parole à des personnes malades, jeunes car c’est une réalité encore méconnue, avec un manque de structures pour les prendre en charge, et de montrer aussi que ce n’est pas qu’un drame : la vulnérabilité et la dépendance sont des forces motrices de nos sociétés, et non des fardeaux. C’est beau de voir autrement la dépendance d’un point de vue politique.

— Pendant le Festival d’Avignon, vous avez écrit un court texte à propos de l’impact physiologique du jeu, du stress, de la préparation, et vous travaillez à un texte, Ceci est mon corps, qui évoque aussi le rapport au corps. Pourquoi vous intéressez-vous autant au corps, d’un point de vue physiologique, alors que vous n’avez pas encore trente ans ?

— Le texte écrit pendant le festival parlait surtout de l’endurance que demande cet événement, un marathon physique lorsque l’on y participe avec trois bouts de ficelle et que l’on a un peu toutes les casquettes. Ceci est mon corps, qui est en cours d’écriture, n’est pas strictement en rapport avec la physiologie. J’ai étudié durant une année la sociologie du genre, à l’École des hautes études en sciences sociales. J’ai travaillé à un mémoire sur le syndrome des ovaires polykystiques, une maladie endocrinienne méconnue qui toucherait une femme sur dix. À l’époque, j’ai effectué une vingtaine d’entretiens, qui duraient de 2 à 3 heures, avec des femmes souffrant de ce syndrome. Cela m’a donné envie de m’intéresser à l’histoire du corps d’une femme, de sa naissance jusqu’à ses trente ans. Ceci est mon corps s’intéresse donc à l’histoire physiologique, biologique et gynécologique du corps de cette femme. Comment un corps, a priori jeune, connaît une histoire à la fois riche et violente. Je suis fascinée par cette histoire encore très peu racontée. »


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